Discours du Grand Maître du Grand Orient de France, Nicolas PENIN au centenaire du transfert des cendres de Jean Jaurès au Panthéon le 21 novembre 2024

Mes Très Chers Frères, Mes Très Chères Sœurs, Mesdames, Messieurs,

Oui, en ce jeudi 21 novembre 2024, le Grand Orient de France honore Jean Jaurès.

Le 23 novembre 1924, il y a 100 ans donc, dix ans après son assassinat, Jean Jaurès entrait au Panthéon.

10 ans après son assassinat, revenons sur les conditions de son entrée.

Il a bien entendu été haï par les conservateurs, et quoi de plus naturel, y compris après sa mort. Dans les débats au Sénat sur le transfert de ses cendres, nous notons cette phrase du Sénateur Delahaye, sénateur du Maine-et-Loire : « Jaurès a été assassiné. C’est ce qu’il a fait de plus glorieux dans sa vie. »

Mais la vérité est parfois plus complexe, et vous en savez quelque chose, si des Maçons ont aidé Jaurès au cours de son engagement politique, d’autres l’ont parfois attaqué.

En décembre 1906, à l’initiative de plusieurs socialistes maçons, dont Marcel Sembat, Arthur Groussier ou Adrien Meslier, est organisée au Trocadéro une manifestation artistique et politique en faveur du quotidien de Jaurès, L’Humanité. Il s’agit d’aider ce journal, alors en grandes difficultés. Cette soirée ne plait guère à une publication maçonnique, indépendante des obédiences, La Revue maçonnique, qui maintient la flamme d’une maçonnerie traditionnelle, sur fond de symbolisme. Elle condamne dans son numéro de novembre « cette incorrection de certains maçons de transformer la maçonnerie en chantier de combinaisons profanes. » Elle traite Jaurès de « Platon du collectivisme apparenté à l’aristocratie sociale ».

Le directeur de cette revue maçonnique, le frère Louis Minot, qui fut pourtant très tôt dreyfusard, note également que ce journal, l’Humanité, « est entré dans la vie sous les auspices des hébreux de nos parages ». A l’anti-Jaurès s’ajoute un antisémitisme affirmé. Enfin, ce directeur s’interroge, ou plutôt feint de s’interroger : « M. Jaurès qui fut ondoyant et divers, apparenté à de gros personnages, serait-il un sauveur à l’instar du Christ toujours vénéré à 2000 ans de distance ? »

Aujourd’hui, nous le disons ici, si Jaurès n’est pas le Christ, nous pourrions ajouter qu’il n’y a ni César, ni Tribun, et que la croyance que nous portons au Panthéon, devant ce cénotaphe est celle de l’Humanisme.

Alors, quel rapport entre Jaurès et la Franc-Maçonnerie.
Nous avons identifié tout d’abord les antimaçons : dans une de leurs publications, La

franc-maçonnerie démasquée, en février 1906 : « M. Jaurès n’est pas franc-maçon, il l’a encore récemment affirmé ; mais il ne faudrait pas en conclure qu’il ignore tout à fait la Veuve. S’il ne l’a pas épousée, du moins depuis longtemps flirte-t-il avec elle. »

Ce « flirt » est sans doute favorisé par la présence autour de lui de nombreux francs- maçons. Nous avons évoqué les noms de Sembat, Groussier, Meslier. Il y en a bien d’autres et, en ce début du XXe siècle, les socialistes sont de plus en plus nombreux à rejoindre la maçonnerie, notamment le Grand Orient de France. Mais il y a surtout la position et les analyses de Jaurès lui-même. Dans la manifestation du Trocadéro en décembre 1906, Jaurès affirme : « Entre la franc-maçonnerie et le socialisme, il y a, non pas identité, mais affinité ». Les mots ont leur sens, et Jaurès les utilise avec soin.

« Je ne suis pas franc-maçon, mais j’estime que le développement de la pensée libre, et vraiment libre, peut sans aucun esprit d’intolérance et de secte, servir puissamment le socialisme. » Voilà ce que déclare Jaurès.

Pour lui, il y a vraiment affinité.

Le parti mène des luttes sociales et politiques pour changer la société en gagnant les élections, mais Jaurès sait que les militants doivent s’élever intellectuellement et moralement, cultiver une pensée libre, ils doivent travailler au perfectionnement. La Franc-Maçonnerie est une structure créée par des hommes et des femmes capables de le faire, parce qu’elle regroupe des citoyens d’origines sociales, de métiers, de cultures, d’opinions politiques différents.

Elle rassemble ce qui est épars, et elle fait de la diversité une richesse.

Affinité, ressemblance, similitude, sympathie, correspondance, alliance, communion ou concordance…voici les termes qui nous lient au progrès social et au mouvement socialiste dès le début du XXe siècle.

Nous n’avions aucun lien structurel avec la SFIO de l’époque, tout comme nous n’en avons pas avec les partis de la Gauche démocratique aujourd’hui. Mais comme avec bien d’autres partis républicains, organisations démocratiques et associatives, nous partageons ce combat, celui du progrès intellectuel et social.

La Franc-Maçonnerie a pour objet la recherche de la vérité, et travaille à l’amélioration matérielle et morale de l’humanité. Nous avons à faire avancer l’humanité vers une société meilleure, faite de raison, de sciences, en combattant le monde erratique et pris au piège des émotions dans lequel les affres de l’histoire nous entraînent.

Nous sommes les penseurs de demain, de ce nouveau contrat social, de la République révivifiée.

Mes Frères, mes Sœurs, Mesdames, Messieurs, nous pouvons y parvenir ensemble. J’affirme que la maçonnerie incarne l’éloge de la nuance.

Nous avons alors, en Jauressien ce soir, à nous positionner sur ces deux termes : ceux de « réforme » et de « révolution ». Jaurès s’en est emparé dans un de ses textes dont je vous donne le passage principal : « Toutes les grandes révolutions ont été faites dans le monde parce que la société nouvelle, avant de s’épanouir, avait pénétré par toutes les fissures, par toutes ses petites racines, dans le sol de la société ancienne. » Le mot « révolution » ne fait pas peur à Jaurès, il le prend, le met en avant, en fait aussi un objectif. Une révolution, pour changer l’ordre établi, bâtir une autre société. Mais une révolution n’est pas forcément violente.

Cette société nouvelle est donc préparée par un long travail d’éducation, de transmission, de convictions, de réalisations intermédiaires et concertées, donc de réformisme. Notre Franc-Maçonnerie ne trouve rien à redire à ce texte de Jean Jaurès. Plus largement, nous sommes là pour créer les conditions et inviter les citoyens et citoyennes à s’engager dans la société pour la transformer.

Intégrons ce mot clé, celui d’utopie. L’utopie est moteur de progrès : rêver, imaginer, tout en étant interpelé par la nécessité de l’action au service de l’Homme.

Oui, c’est l’impensable que nous devons toujours penser.

Entré dans le panthéon de l’Humanité, Jean Jaurès, aujourd’hui encore, nous y invite, nous y pousse.

Et si la guerre a repris sur notre terre d’Europe, comme dans des régions proches et chères, c’est bien la preuve que l’heure du repos n’est pas encore arrivée, et que la tâche n’est pas achevée.

Alors, il y a 100 ans, ici, les Frères du Grand Orient de France étaient présents dans le cortège amenant Jaurès à la place qui lui était due.

Aujourd’hui les Frères et Sœurs du Grand Orient de France répondent encore à l’appel pour l’Humanisme, pour la Laïque, pour la Liberté, pour la République, pour demain, avec l’indéfectible force qui porte la Lumière.

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